Ily a un an, Ă©tait commĂ©morĂ© le 150e anniversaire de la Commune de Paris : il est encore temps de revenir sur cet important Ă©pisode de notre histoire. 22h49. Desnouvelles du 150e anniversaire de la Commune de Paris et des communes de province L’anniversaire est certes chaotique, mais il promet du coup de LannĂ©e 2021 signe le 150e anniversaire de la Commune de Paris. Rarement un Ă©pisode aussi bref aura laissĂ© une empreinte si grande. Et pas seulement en France. Dans un contexte tragique de dĂ©faite et cash. AprĂšs "Les MĂ»res sauvages", "Agylus ou la mĂ©tamorphose de l’ĂȘtre", "Roch et Carolina", FrĂ©dĂ©ric Cuillerier-Desroches, maire de Saint-Ay, publie un quatriĂšme ouvrage, "La Victoire de la Commune". Ce rĂ©cit, une uchronie, raconte ce qu’aurait pu ĂȘtre un autre scĂ©nario des 72 jours tragiques de la Commune de Paris, en 1871, si quelques erreurs stratĂ©giques n’avaient pas Ă©tĂ© commises. L’auteur offre, Ă©galement, un autre destin aux hĂ©ros de la Commune, ceux de l’Histoire et ceux de l’histoire personnelle, croisĂ©s dans "Roch et Carolina". Comment est nĂ© ce projet d’écriture consistant en une reconstruction de l’histoire de la Commune de Paris ? "L’idĂ©e Ă©tait dĂ©jĂ  prĂ©sente lorsque j’ai Ă©crit mon prĂ©cĂ©dent ouvrage, "Roch et Carolina", dans lequel les membres de ma famille ont subi de maniĂšre tragique les Ă©vĂ©nements de 1871. J’ai alors analysĂ© les mĂ©canismes qui ont conduit Ă  la dĂ©faite sanglante de la Commune et ceux qui auraient pu l’amener Ă  la victoire. Et, en quelques mois, de juillet Ă  dĂ©cembre 2020, j’ai conceptualisĂ© cette fiction alternative." Vous avez réécrit l’histoire de la Commune avec trois "Si
". "Mes lectures et mes recherches m’ont conduit Ă  penser que les insurgĂ©s avaient commis trois erreurs stratĂ©giques et, qu’en les corrigeant, je pouvais rendre la Commune victorieuse. Si ClĂ©menceau avait pu empĂȘcher l’exĂ©cution des gĂ©nĂ©raux Lecomte et ClĂ©ment-Thomas, ceux-ci auraient pu servir de monnaie d’échange pour obtenir la libĂ©ration d’Auguste Blanqui, qui serait alors devenu l’un des "guides" de l’insurrection parisienne..." Nous laisserons le soin aux lecteurs de dĂ©couvrir les deux autres erreurs stratĂ©giques commises. En les "rĂ©parant", votre ouvrage donne une nouvelle destinĂ©e nationale Ă  certains personnages. "C’est bien sĂ»r le cas d’Auguste Blanqui qui, une fois libĂ©rĂ©, aurait pris la tĂȘte de la rĂ©volution sociale et qui, mĂȘme s’il Ă©tait restĂ© "un parmi le peuple, rien de plus", serait sans doute devenu l’inspirateur de grandes rĂ©formes. Il ne faut pas oublier tous les hommes et femmes fusillĂ©s, exĂ©cutĂ©s, emprisonnĂ©s dont le destin national fut ainsi anĂ©anti. Tel Gustave Flourens, l’un des plus brillants dĂ©fenseurs de la Commune, l’un des "fers de lance" de l’insurrection du 18 mars, professeur au collĂšge de France Ă  25 ans, dont le destin aurait pu ĂȘtre remarquable dans le cadre de la TroisiĂšme RĂ©publique naissante et qui fut passĂ© par le sabre du capitaine Desmarets dĂšs le 3 avril 1871. Tel, encore, Louis Rossel, partisan de la poursuite du combat contre les prussiens, chef d’État-major de la Commune, dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la guerre, soucieux de la formation des troupes, de leur discipline et de leur armement, et qui fut fusillĂ© Ă  27 ans, le 28 novembre 1871." GrĂące Ă  la victoire de la Commune que vous imaginez, la RĂ©publique sociale avec ses valeurs advient avec plusieurs dizaines d’annĂ©es d’avance ? "La Commune Ă©tait porteuse de grandes rĂ©formes, dĂ©jĂ  initiĂ©es par les rĂ©volutionnaires de 1848. On y trouve en germe la libertĂ© syndicale, la libertĂ© d’association, de rĂ©union, la libertĂ© de la presse, la rĂ©duction de la journĂ©e de travail Ă  10 heures, la sĂ©paration de l’Église et de l’État qui n’adviendront que plus tard. Sans oublier l’École publique, laĂŻque et obligatoire jusqu’à l’ñge de 13 ans, protĂ©geant ainsi les enfants du travail en usine pour certains dĂšs 8 ans." Votre fiction rĂ©concilie Paris et la Province et prĂŽne une RĂ©publique assise sur les communes ? "J’imagine, dĂšs 1871, un rĂȘve, une RĂ©publique des communes investies, grĂące Ă  la lĂ©gitimitĂ© du suffrage universel, d’une trĂšs large autonomie et d’une libertĂ© de gestion et d’action, exerçant un pouvoir proche des citoyens." On retrouve ici les hĂ©ros familiaux de "Roch et Carolina" comme Pietro. On y croise aussi un certain FrĂ©dĂ©ric Desroches. Quel rĂŽle joue-t-il ? "Pietro, en rĂ©alitĂ© fusillĂ© avec les siens le 24 mai 1871, devient un hĂ©ros de la Commune. Quant Ă  FrĂ©dĂ©ric Desroches, seul personnage fictif, il porte, au nom de l’auteur, le scĂ©nario alternatif." FrĂ©dĂ©ric Cuillerier, pourquoi réécrire l’Histoire ? "Réécrire l’Histoire permet de corriger les erreurs du passĂ©, de montrer qu’il aurait pu y avoir un autre chemin. De fonder le dĂ©roulement des Ă©vĂ©nements sur le dialogue, la conciliation, afin qu’ils l’emportent sur le conflit sanglant. "La Victoire de la Commune", c’est un appel que je lance pour privilĂ©gier le dialogue au lieu de la violence, un appel Ă  la Sagesse des dirigeants." Pratique. "La Victoire de la Commune", de FrĂ©dĂ©ric Cuillerier, aux Ă©ditions Sdi, est disponible au prix de 20 €, Ă  Saint-Ay Ă  la Maison de la presse ; Ă  Beaugency, Ă  la librairie Le chat qui dort ; et dans les librairies orlĂ©anaises Les Temps Modernes et Chantelivre, ou sur le site de l'auteur. 01 Avr 2021 La Commune de Paris de 1871 fut la premiĂšre tentative de rĂ©publique ouvriĂšre. Un 99 % avant l’heure. À l’occasion de l’anniversaire Lava republie la prĂ©face de Friedrich Engels au livre de Marx La Guerre civile en France, prĂ©cĂ©dĂ©e d’une introduction par Patrick Moens. Si vous passez par Paris, n’hĂ©sitez pas Ă  faire un dĂ©tour par le cimetiĂšre du PĂšre-Lachaise. LĂ , le long d’une allĂ©e, se dresse le mur des FĂ©dĂ©rĂ©s », rĂ©plique monumentale d’une partie du mur d’enceinte du cimetiĂšre contre lequel furent fusillĂ©s les derniers combattants communards le 27 mai 1871. Si vous tendez l’oreille, vous pourrez, peut-ĂȘtre, y entendre le merle moqueur. Faisant suite Ă  une guerre perdue par la France et Ă  l’instauration d’une rĂ©publique totalement rĂ©actionnaire, la Commune de Paris fut dĂ©clenchĂ©e le 18 mars 1871 et proclamĂ©e solennellement le 28 mars. Elle fut la premiĂšre tentative de rĂ©publique ouvriĂšre, la premiĂšre rĂ©volution prolĂ©tarienne de l’Histoire. Elle fut Ă©crasĂ©e le 28 mai 1871 aprĂšs ce que l’Histoire retiendra sous le nom de Semaine sanglante ». Patrick Moens est rĂ©dacteur Ă  Lava Revue. Elle eut 72 jours pour Ă©laborer concrĂštement et pour mettre en pratique un programme de rĂ©publique des travailleurs une rĂ©publique sociale et authentiquement dĂ©mocratique, unissant Français et Ă©trangers, travailleuses et travailleurs, ouvriers, artisans et paysans, n’excluant que les exploiteurs. Un 99 % avant l’heure. Il lui manqua sans doute une direction ferme et unie pour Ă©viter les embĂ»ches dressĂ©es sur sa route et les tergiversations de certaines de ses composantes. DĂšs le dĂ©but de l’insurrection, les femmes jouent un rĂŽle important ce sont elles qui arrĂȘtent les Versaillais venus rĂ©cupĂ©rer les canons de la Garde nationale, Ă©manation du peuple en armes pendant la guerre prusso-française. Le 11 avril, des Communardes, avec notamment Élisabeth Dmitrieff, reprĂ©sentante du Conseil gĂ©nĂ©ral de l’Internationale, envoyĂ©e par Marx Ă  Paris, crĂ©ent l’Union des femmes pour la dĂ©fense de Paris et les soins aux blessĂ©s. Pour ces insurgĂ©es, la lutte pour la dĂ©fense de la Commune, c’est la lutte pour le droit des femmes1 ». La Commune commence Ă  instituer l’égalitĂ© salariale en commençant par les institutrices, reconnaĂźt l’union libre, interdit la prostitution. Dans tous les organes mis en place par la Commune, les femmes ont droit de vote. Les femmes seront de tous les combats et nombreuses mourront sous les balles versaillaises ou seront condamnĂ©es par les conseils de guerre aprĂšs la dĂ©faite. L’une des figures emblĂ©matiques de la Commune, Louise Michel, fut exilĂ©e en Nouvelle-CalĂ©donie. DĂšs l’insurrection, et bien aprĂšs, ces combattantes furent affublĂ©es du nom de pĂ©troleuses » par ceux qui les accusaient Ă  la fois d’hystĂ©rie et de bouter le feu aux monuments parisiens alors qu’il est dĂ©montrĂ© que les pyromanes furent bien les Versaillais eux-mĂȘmes. Comme emblĂšme, la Commune adopta le drapeau rouge, le drapeau de la RĂ©publique universelle, et des centaines d’étrangers participĂšrent Ă  la Commune dans un esprit internationaliste. Parmi eux, LĂ©o Frankel, juif hongrois, siĂ©gera au Conseil gĂ©nĂ©ral de la Commune et en deviendra ministre du Travail. Chaque Ă©tranger servant la Commune est considĂ©rĂ© comme citoyen Ă  part entiĂšre. Cette insurrection dĂ©mocratique dirigĂ©e par le prolĂ©tariat parisien engendra un dĂ©chaĂźnement de violences de la part de la bourgeoisie et de ses sbires versaillais rien que pendant la Semaine sanglante. procĂšs suivirent, furent au bagne. Comme l’écrivit Marx, immĂ©diatement aprĂšs le massacre des Communards La civilisation et la justice de l’ordre bourgeois se montrent sous leur jour sinistre chaque fois que les esclaves de cet ordre se lĂšvent contre leurs maĂźtres. Alors, cette civilisation et cette justice se dĂ©masquent comme la sauvagerie sans masque et la vengeance sans loi2. » Aujourd’hui encore, alors que se prĂ©parent les commĂ©morations du 150e anniversaire, on peut assister aux jĂ©rĂ©miades de la droite française3. Rappeler ce moment ouvrier est intolĂ©rable pour certains adeptes de l’ancien rĂ©gime. C’est que beaucoup de revendications communardes semblent encore Ă©tonnamment d’actualitĂ©. Parmi les mesures phares prises par la Commune, l’une des plus remarquables fut l’instauration du mandat impĂ©ratif » Les membres de l’assemblĂ©e municipale, sans cesse contrĂŽlĂ©s, surveillĂ©s, discutĂ©s par l’opinion, sont rĂ©vocables, comptables et responsables4. » Plus question d’un mandat de reprĂ©sentation » qui donne toute latitude Ă  l’élu pour honorer ou non ses promesses Ă©lectorales on est Ă©lu pour remplir une mission et si on s’en Ă©loigne, on peut immĂ©diatement ĂȘtre rĂ©voquĂ©. Dans le mĂȘme esprit, comme pour les Ă©lus, on est fonctionnaire pour servir et non pour se servir. La rĂ©munĂ©ration de tous les fonctionnaires est plafonnĂ©e Ă  francs par an, soit le salaire moyen d’un ouvrier. Tous les autres privilĂšges pĂ©cuniaires attachĂ©s au corps des fonctionnaires sont abolis. Ces mesures, et d’autres encore que le rapport de forces permit Ă  l’époque, montrĂšrent bien, comme le fit remarquer Marx, qu’on ne pouvait pas se servir tel quel de l’appareil d’État existant aprĂšs une victoire ouvriĂšre. La Commune n’osa cependant pas aller jusqu’au bout de cette exigence. La preuve tragique de la justesse de cette assertion fut une nouvelle fois donnĂ©e un siĂšcle plus tard au Chili. Dans le bref temps qui lui fut imparti, la Commune s’employa Ă©galement Ă  Ă©laborer une lĂ©gislation du travail, notamment du travail de nuit et de la remise aux mains des ouvriers des usines abandonnĂ©es par leurs propriĂ©taires. À l’automne 1870, Karl Marx avait mis en garde le mouvement rĂ©volutionnaire parisien en essayant de lui dĂ©montrer que toute insurrection serait vouĂ©e Ă  l’échec. NĂ©anmoins, dĂšs le dĂ©but du soulĂšvement parisien, Marx s’enthousiasma pour celui-ci. DĂšs juin 1871, quelques semaines aprĂšs l’écrasement de la Commune, le Conseil gĂ©nĂ©ral de la PremiĂšre Internationale adopta et fit publier le texte de Marx, Adresse du Conseil gĂ©nĂ©ral de l’Association internationale des travailleurs La Guerre civile en France. Pour le 20e anniversaire de la Commune, en mars 1891, Friedrich Engels rĂ©digea une prĂ©face pour une nouvelle Ă©dition anglaise de La Guerre civile en France. Nous en publions ci-dessous de larges extraits. Extrait de la prĂ©face de Friedrich Engels Ă  La Guerre civile en France Le dĂ©veloppement Ă©conomique et politique de la France depuis 1789 a fait que, depuis cinquante ans, aucune rĂ©volution n’a pu Ă©clater Ă  Paris sans revĂȘtir un caractĂšre prolĂ©tarien, de sorte qu’aprĂšs la victoire, le prolĂ©tariat, qui l’avait payĂ©e de son sang, entrait en scĂšne avec ses revendications propres. Ces revendications Ă©taient plus ou moins fumeuses, et mĂȘme confuses, selon le degrĂ© de maturitĂ© atteint par les ouvriers parisiens, mais, en dĂ©finitive, elles visaient toutes Ă  la suppression de l’antagonisme de classes entre capitalistes et ouvriers. Comment la chose devait se faire, Ă  vrai dire on ne le savait pas. Mais Ă  elle seule, si indĂ©terminĂ©e qu’elle fĂ»t encore dans sa forme, la revendication contenait un danger pour l’ordre social Ă©tabli ; les ouvriers, qui la posaient, Ă©taient encore armĂ©s ; pour les bourgeois qui se trouvaient au pouvoir, le dĂ©sarmement des ouvriers Ă©tait donc le premier devoir. Aussi, aprĂšs chaque rĂ©volution, acquise au prix du sang des ouvriers, Ă©clate une nouvelle lutte, qui se termine par la dĂ©faite de ceux-ci. Friedrich Engels 1820-1895 a grandement contribuĂ© au marxisme. Toute sa vie, il est restĂ© aux cĂŽtĂ©s de Karl Marx, avec qui il a Ă©crit Le Manifeste communiste ». Il a Ă©galement publiĂ©, entre autres, La condition de la classe ouvriĂšre en Angleterre » et Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande ». Le prolĂ©tariat armĂ© aprĂšs la guerre C’est en 1848 que la chose arriva pour la premiĂšre fois. Les bourgeois libĂ©raux de l’opposition parlementaire tinrent des banquets oĂč ils rĂ©clamaient la rĂ©alisation de la rĂ©forme Ă©lectorale, qui devait assurer la domination de leur parti. De plus en plus contraints, dans leur lutte contre le gouvernement, Ă  faire appel au peuple, ils furent obligĂ©s de cĂ©der peu Ă  peu le pas aux couches radicales et rĂ©publicaines de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie. Mais, derriĂšre elles, se tenaient les ouvriers rĂ©volutionnaires, et ceux-ci, depuis 1830, avaient acquis beaucoup plus d’indĂ©pendance politique que les bourgeois et mĂȘme que les rĂ©publicains n’en avaient idĂ©e. Quand la crise Ă©clata entre le gouvernement et l’opposition, les ouvriers engagĂšrent le combat de rues. Louis-Philippe disparut, et avec lui la rĂ©forme Ă©lectorale ; Ă  sa place se dressa la rĂ©publique, la rĂ©publique sociale », comme les ouvriers victorieux la qualifiĂšrent eux-mĂȘmes. Ce qu’il fallait entendre par rĂ©publique sociale, c’est ce que personne ne savait au juste, pas mĂȘme les ouvriers. Mais maintenant, ils avaient des armes et ils Ă©taient une force dans l’État. Aussi, dĂšs que les bourgeois rĂ©publicains qui se trouvaient au pouvoir sentirent le sol se raffermir sous leurs pieds, leur premier objectif fut-il de dĂ©sarmer les ouvriers. Voici comment cela se fit en violant dĂ©libĂ©rĂ©ment la parole donnĂ©e, en mĂ©prisant ouvertement les prolĂ©taires, en tentant de bannir les sans-travail dans une province lointaine, on les prĂ©cipita dans l’Insurrection de juin 1848. Et comme on avait pris soin de rĂ©unir les forces suffisantes, les ouvriers, aprĂšs une lutte hĂ©roĂŻque de cinq jours, furent Ă©crasĂ©s. On fit alors un massacre parmi les prisonniers sans dĂ©fense, comme on n’en avait pas vu de pareil depuis les jours des guerres civiles qui ont prĂ©parĂ© la chute de la RĂ©publique romaine. Pour la premiĂšre fois, la bourgeoisie montrait jusqu’à quelle folle cruautĂ© dans la vengeance elle peut se hausser, sitĂŽt que le prolĂ©tariat ose l’affronter, comme classe distincte, ayant ses propres intĂ©rĂȘts et ses propres revendications. Et pourtant 1848 ne fut encore qu’un jeu d’enfant comparĂ© Ă  la rage de la bourgeoisie de 1871. Le chĂątiment ne se fit pas attendre. Si le prolĂ©tariat ne pouvait pas gouverner la France encore, la bourgeoisie ne le pouvait dĂ©jĂ  plus. Je veux dire du moins Ă  cette Ă©poque oĂč elle Ă©tait encore en majoritĂ© de tendance monarchiste et se scindait en trois partis dynastiques et en un quatriĂšme rĂ©publicain. Ce sont ces querelles intĂ©rieures qui permirent Ă  l’aventurier Louis Bonaparte5 de s’emparer de tous les postes-clefs — armĂ©e police, appareil administratif — et de faire sauter, le 2 dĂ©cembre 1851, la derniĂšre forteresse de la bourgeoisie, l’AssemblĂ©e nationale. Le Second Empire commença, et avec lui l’exploitation de la France par une bande de flibustiers de la politique et de la finance. Mais, en mĂȘme temps, l’industrie prit aussi un essor tel que jamais le systĂšme mesquin et timorĂ© de Louis-Philippe, avec sa domination exclusive d’une petite partie seulement de la grande bourgeoisie, n’aurait pu lui donner. Louis Bonaparte enleva aux capitalistes leur pouvoir politique, sous le prĂ©texte de les protĂ©ger, eux, les bourgeois, contre les ouvriers, et de protĂ©ger Ă  leur tour les ouvriers contre eux ; mais, par contre, sa domination favorisa la spĂ©culation et l’activitĂ© industrielle, bref, l’essor et l’enrichissement de toute la bourgeoisie Ă  un point dont on n’avait pas idĂ©e. C’est cependant Ă  un degrĂ© bien plus Ă©levĂ© encore que se dĂ©veloppĂšrent aussi la corruption et le vol en grand, qu’on les vit fleurir autour de la cour impĂ©riale et prĂ©lever sur cet enrichissement de copieux pourcentages. Mais le Second Empire, c’était l’appel au chauvinisme français, c’était la revendication des frontiĂšres du premier Empire, perdues en 1814, ou tout au moins de celles de la premiĂšre RĂ©publique. Un empire français dans les frontiĂšres de l’ancienne monarchie, que dis-je, dans les limites plus Ă©triquĂ©es encore de 1815, c’était Ă  la longue un non-sens. De lĂ , la nĂ©cessitĂ© de guerres pĂ©riodiques et d’extensions territoriales. Mais il n’était pas de conquĂȘte qui fascinĂąt autant l’imagination des chauvins français que celle de la rive gauche allemande du Rhin. Une lieue carrĂ©e sur le Rhin leur disait plus que dix dans les Alpes ou n’importe oĂč ailleurs. Une fois le Second Empire devenu un fait acquis, la revendication de la rive gauche du Rhin, en bloc ou par morceaux, n’était qu’une question de temps. Le temps en vint avec la guerre austro-prussienne de 1866 ; frustrĂ© par Bismarck et par sa propre politique de tergiversations des compensations territoriales » qu’il attendait, il ne resta plus alors Ă  Bonaparte que la guerre, qui Ă©clata en 1870, et le fit Ă©chouer Ă  Sedan et, de lĂ , Ă  Wilhelmshoehe. La suite nĂ©cessaire en fut la rĂ©volution parisienne du 4 septembre 1870. L’empire s’écroula comme un chĂąteau de cartes, la rĂ©publique fut de nouveau proclamĂ©e. Mais l’ennemi Ă©tait aux portes les armĂ©es impĂ©riales Ă©taient ou enfermĂ©es sans recours dans Metz, ou prisonniĂšres en Allemagne. Dans cette extrĂ©mitĂ©, le peuple permit aux dĂ©putĂ©s parisiens de l’ancien Corps lĂ©gislatif de se constituer en gouvernement de la DĂ©fense nationale ». Il le permit d’autant plus volontiers qu’alors, afin d’assurer la dĂ©fense, tous les Parisiens en Ă©tat de porter les armes Ă©taient entrĂ©s dans la garde nationale et s’étaient armĂ©s, de sorte que les ouvriers en constituaient maintenant la grande majoritĂ©. Mais l’opposition entre le gouvernement composĂ© presque uniquement de bourgeois et le prolĂ©tariat armĂ© ne tarda pas Ă  Ă©clater. Le 31 octobre, des bataillons d’ouvriers assaillirent l’HĂŽtel de ville et firent prisonniers une partie des membres du gouvernement ; la trahison, un vĂ©ritable parjure de la part du gouvernement, et l’intervention de quelques bataillons de petits bourgeois, leur rendirent la libertĂ© et, pour ne pas dĂ©chaĂźner la guerre civile Ă  l’intĂ©rieur d’une ville assiĂ©gĂ©e par une armĂ©e Ă©trangĂšre, on laissa en fonction le mĂȘme gouvernement. Enfin, le 28 janvier 1871, Paris affamĂ© capitulait. Mais avec des honneurs inconnus jusque-lĂ  dans l’histoire de la guerre. Les forts furent abandonnĂ©s, les fortifications dĂ©sarmĂ©es, les armes de la ligne et de la garde mobile livrĂ©es, leurs soldats considĂ©rĂ©s comme prisonniers de guerre. Mais la garde nationale conserva ses armes et ses canons et ne se mit que sur un pied d’armistice avec les vainqueurs. Et ceux-ci mĂȘme n’osĂšrent pas faire dans Paris une entrĂ©e triomphale. Ils ne se risquĂšrent Ă  occuper qu’un petit coin de Paris, et encore un coin plein de parcs publics, et cela pour quelques jours seulement! Et pendant ce temps, ces vainqueurs qui durant 131 jours avaient assiĂ©gĂ© Paris, furent assiĂ©gĂ©s eux-mĂȘmes par les ouvriers parisiens en armes qui veillaient avec soin Ă  ce qu’aucun Prussien » ne dĂ©passĂąt les Ă©troites limites du coin abandonnĂ© Ă  l’envahisseur. Tant Ă©tait grand le respect qu’inspiraient les ouvriers parisiens Ă  l’armĂ©e devant laquelle toutes les troupes de l’empire avaient dĂ©posĂ© les armes ; et les Junkers prussiens, qui Ă©taient venus assouvir leur vengeance au foyer de la rĂ©volution, durent s’arrĂȘter avec dĂ©fĂ©rence devant cette mĂȘme rĂ©volution armĂ©e et lui prĂ©senter les armes ! La Commune Pendant la guerre, les ouvriers parisiens s’étaient bornĂ©s Ă  exiger la continuation Ă©nergique de la lutte. Mais, maintenant qu’aprĂšs la capitulation de Paris, la paix allait se faire, Thiers, nouveau chef du gouvernement, Ă©tait forcĂ© de s’en rendre compte la domination des classes possĂ©dantes — grands propriĂ©taires fonciers et capitalistes — se trouverait constamment menacĂ©e tant que les ouvriers parisiens resteraient en armes. Son premier geste fut de tenter de les dĂ©sarmer. Le 18 mars, il envoya des troupes de ligne avec l’ordre de voler l’artillerie appartenant Ă  la garde nationale et fabriquĂ©e pendant le siĂšge de Paris Ă  la suite d’une souscription publique. La tentative Ă©choua ; Paris se dressa comme un seul homme pour se dĂ©fendre, et la guerre entre Paris et le gouvernement français qui siĂ©geait Ă  Versailles fut dĂ©clarĂ©e ; le 26 mars, la Commune Ă©tait Ă©lue ; le 28, elle fut proclamĂ©e ; le ComitĂ© central de la garde nationale qui, jusqu’alors, avait exercĂ© le pouvoir, le remit entre les mains de la Commune, aprĂšs avoir aboli par dĂ©cret la scandaleuse police des mƓurs » de Paris. Le 30, la Commune supprima la conscription et l’armĂ©e permanente, et proclama la garde nationale, dont tous les citoyens valides devaient faire partie, comme la seule force armĂ©e ; elle remit jusqu’en avril tous les loyers d’octobre 1870, portant en compte pour l’échĂ©ance Ă  venir les termes dĂ©jĂ  payĂ©s, et suspendit toute vente d’objets engagĂ©s au mont-de-piĂ©tĂ© municipal. Le mĂȘme jour, les Ă©trangers Ă©lus Ă  la Commune furent confirmĂ©s dans leurs fonctions, car le drapeau de la Commune est celui de la RĂ©publique universelle ». Le 1er avril, il fut dĂ©cidĂ© que le traitement le plus Ă©levĂ© d’un employĂ© de la Commune, donc aussi de ses membres, ne pourrait dĂ©passer 6 000 francs. Le lendemain, furent dĂ©crĂ©tĂ©es la sĂ©paration de l’Église et de l’État et la suppression du budget des cultes, ainsi que la transformation de tous les biens ecclĂ©siastiques en propriĂ©tĂ© nationale ; en consĂ©quence, le 8 avril, on ordonna de bannir des Ă©coles tous les symboles, images, priĂšres, dogmes religieux, bref tout ce qui relĂšve de la conscience individuelle de chacun », ordre qui fut rĂ©alisĂ© peu Ă  peu. Le 5, en prĂ©sence des exĂ©cutions de combattants de la Commune prisonniers, auxquelles procĂ©daient quotidiennement les troupes versaillaises, un dĂ©cret fut promulguĂ©, prĂ©voyant l’arrestation d’otages, mais il ne fut jamais exĂ©cutĂ©. Le 6, le 137e bataillon de la garde nationale alla chercher la guillotine et la brĂ»la publiquement, au milieu de la joie populaire. Le 12, la Commune dĂ©cida de renverser la colonne VendĂŽme, symbole du chauvinisme et de l’excitation des peuples Ă  la discorde, que NapolĂ©on avait fait couler, aprĂšs la guerre de 1809, avec les canons conquis. Ce qui fut fait le 16 mai. Le 16 avril, la Commune ordonna un recensement des ateliers fermĂ©s par les fabricants et l’élaboration de plans pour donner la gestion de ces entreprises aux ouvriers qui y travaillaient jusque-lĂ  et devaient ĂȘtre rĂ©unis en associations coopĂ©ratives, ainsi que pour organiser ces associations en une seule grande fĂ©dĂ©ration. Le 20, elle abolit le travail de nuit des boulangers, ainsi que les bureaux de placement, monopolisĂ©s depuis le Second Empire par des individus choisis par la police et exploiteurs d’ouvriers, de premier ordre ; ces bureaux furent affectĂ©s aux mairies des vingt arrondissements de Paris. Le 30 avril, elle ordonna la suppression des monts-de-piĂ©tĂ©, parce qu’ils constituaient une exploitation privĂ©e des ouvriers et Ă©taient en contradiction avec le droit de ceux-ci Ă  leurs instruments de travail et au crĂ©dit. Le 5 mai, elle dĂ©cida de faire raser la chapelle expiatoire Ă©levĂ©e en rĂ©paration de l’exĂ©cution de Louis XVI. Ainsi, Ă  partir du 18 mars, apparut, trĂšs net et pur, le caractĂšre de classe du mouvement parisien qu’avait jusqu’alors relĂ©guĂ© Ă  l’arriĂšre-plan la lutte contre l’invasion Ă©trangĂšre. Dans la Commune ne siĂ©geaient presque que des ouvriers ou des reprĂ©sentants reconnus des ouvriers ; ses dĂ©cisions avaient de mĂȘme un caractĂšre nettement prolĂ©tarien. Ou bien, elle dĂ©crĂ©tait des rĂ©formes, que la bourgeoisie rĂ©publicaine avait nĂ©gligĂ©es par pure lĂąchetĂ©, mais qui constituaient pour la libre action de la classe ouvriĂšre une base indispensable, comme la rĂ©alisation de ce principe que, en face de l’État, la religion n’est qu’une affaire privĂ©e ; ou bien, elle promulguait des dĂ©cisions prises directement dans l’intĂ©rĂȘt de la classe ouvriĂšre et qui, pour une part, faisaient de profondes entailles dans le vieil ordre social. Mais tout cela, dans une ville assiĂ©gĂ©e, ne pouvait avoir au plus qu’un commencement de rĂ©alisation. Et, dĂšs les premiers jours de mai, la lutte contre les troupes toujours plus nombreuses du gouvernement de Versailles absorba toutes les Ă©nergies. Les Versaillais contre La Commune Le 7 avril, les Versaillais s’étaient emparĂ©s du passage de la Seine, Ă  Neuilly, sur le front ouest de Paris ; par contre, le 11, sur le front sud, ils furent repoussĂ©s avec des pertes sanglantes par une attaque du gĂ©nĂ©ral Eudes. Paris Ă©tait bombardĂ© sans arrĂȘt, et cela par les mĂȘmes gens qui avaient stigmatisĂ© comme sacrilĂšge le bombardement de cette ville par les Prussiens. Ces mĂȘmes gens mendiaient maintenant, auprĂšs du gouvernement prussien, le rapatriement accĂ©lĂ©rĂ© des soldats français prisonniers de Sedan et de Metz, pour leur faire reconquĂ©rir Paris. L’arrivĂ©e graduelle de ces troupes donna aux Versaillais, Ă  partir du dĂ©but mai, une supĂ©rioritĂ© dĂ©cisive. Cela apparut dĂšs le 23 avril, quand Thiers rompit les nĂ©gociations entamĂ©es sur proposition de la Commune et visant Ă  Ă©changer l’archevĂȘque de Paris et toute une sĂ©rie d’autres curĂ©s retenus comme otages, contre le seul Blanqui6, deux fois Ă©lu Ă  la Commune, mais prisonnier Ă  Clairvaux. Et cela se fit sentir plus encore dans le changement de ton du langage de Thiers ; jusqu’à ce moment atermoyant et Ă©quivoque, il devint tout d’un coup insolent, menaçant, brutal. Sur le front sud, les Versaillais prirent, le 3 mai, la redoute du Moulin-Saquet, le 9, le fort d’Issy, totalement dĂ©moli Ă  coups de canon, le 14, celui de Vanves. Sur le front ouest, ils s’avancĂšrent peu a peu jusqu’au rempart mĂȘme, s’emparant de nombreux villages et bĂątiments contigus aux fortifications. Le 21, ils rĂ©ussirent Ă  pĂ©nĂ©trer dans la ville par trahison et du fait de la nĂ©gligence du poste de la garde nationale. Les Prussiens qui occupaient les forts du nord et de l’est laissĂšrent les Versaillais s’avancer par le secteur du nord de la ville qui leur Ă©tait interdit par l’armistice, leur permettant ainsi d’attaquer sur un large front que les Parisiens devaient croire protĂ©gĂ© par la convention et n’avaient de ce fait que faiblement garni de troupes. Aussi n’y eut-il que peu de rĂ©sistance dans la moitiĂ© ouest de Paris, dans la ville de luxe proprement dite. Elle se fit plus violente et tenace, Ă  mesure que les troupes d’invasion approchaient de la moitiĂ© est, des quartiers proprement ouvriers. Ce n’est qu’aprĂšs une lutte de huit jours que les derniers dĂ©fenseurs de la Commune succombĂšrent sur les hauteurs de Belleville et de MĂ©nilmontant, et c’est alors que le massacre des hommes, des femmes et des enfants sans dĂ©fense, qui avait fait rage toute la semaine, et n’avait cessĂ© de croĂźtre, atteignit son point culminant. Le fusil ne tuait plus assez vite, c’est par centaines que les vaincus furent exĂ©cutĂ©s Ă  la mitrailleuse. Le mur des FĂ©dĂ©rĂ©s, au cimetiĂšre du PĂšre-Lachaise, oĂč s’accomplit le dernier massacre en masse, est aujourd’hui encore debout, tĂ©moin Ă  la fois muet et Ă©loquent de la furie dont la classe dirigeante est capable dĂšs que le prolĂ©tariat ose se dresser pour son droit. Puis, lorsqu’il s’avĂ©ra impossible d’abattre tous les Communards, vinrent les arrestations en masse, l’exĂ©cution de victimes choisies arbitrairement dans les rangs des prisonniers, la relĂ©gation des autres dans de grands camps en attendant leur comparution devant les conseils de guerre. [
] Postscriptum Si, aujourd’hui, vingt ans aprĂšs, nous jetons un regard en arriĂšre sur l’activitĂ© et la signification historique de la Commune de Paris de 1871, il apparaĂźt qu’il y a quelques additions Ă  faire Ă  la peinture qu’en a donnĂ©e La Guerre civile en France. Les membres de la Commune se rĂ©partissaient en une majoritĂ© de blanquistes, qui avait dĂ©jĂ  dominĂ© dans le ComitĂ© central de la garde nationale et une minoritĂ© les membres de l’Association internationale des travailleurs, se composant pour la plupart de socialistes proudhoniens. Dans l’ensemble, les blanquistes n’étaient alors socialistes que par instinct rĂ©volutionnaire, prolĂ©tarien ; seul un petit nombre d’entre eux Ă©tait parvenu, grĂące Ă  Vaillant7, qui connaissait le socialisme scientifique allemand, Ă  une plus grande clartĂ© de principes. Ainsi s’explique que, sur le plan Ă©conomique, bien des choses aient Ă©tĂ© nĂ©gligĂ©es, que, selon notre conception d’aujourd’hui, la Commune aurait dĂ» faire. Le plus difficile Ă  saisir est certainement le saint respect avec lequel on s’arrĂȘta devant les portes de la Banque de France. Ce fut d’ailleurs une lourde faute politique. La Banque aux mains de la Commune, cela valait mieux que dix mille otages. Cela signifiait toute la bourgeoisie française faisant pression sur le gouvernement de Versailles pour conclure la paix avec la Commune. Mais le plus merveilleux encore, c’est la quantitĂ© de choses justes qui furent tout de mĂȘme faites par cette Commune composĂ©e de blanquistes et de proudhoniens. Il va sans dire que la responsabilitĂ© des dĂ©crets Ă©conomiques de la Commune, de leurs cĂŽtĂ©s glorieux ou peu glorieux, incombe en premiĂšre ligne aux proudhoniens, comme incombe aux blanquistes celle de ses actes et de ses carences politiques. Et dans les deux cas, l’ironie de l’histoire a voulu, — comme toujours quand des doctrinaires arrivent au pouvoir, — que les uns comme les autres fissent le contraire de ce que leur prescrivait leur doctrine d’école. Proudhon8, le socialiste de la petite paysannerie et de l’artisanat, haĂŻssait positivement l’association. Il disait d’elle qu’elle comportait plus d’inconvĂ©nients que d’avantages, qu’elle Ă©tait stĂ©rile par nature, voire nuisible, parce que mettant entrave Ă  la libertĂ© du travailleur ; dogme pur et simple, improductif et encombrant, contredisant tout autant la libertĂ© du travailleur que l’économie de travail, ses dĂ©savantages croissaient plus vite que ses avantages ; en face d’elle, la concurrence, la division du travail, la propriĂ©tĂ© privĂ©e restaient, selon lui, des forces Ă©conomiques. Ce n’est que pour les cas d’exception — comme Proudhon les appelle — de la grande industrie et des grandes entreprises, par exemple les chemins de fer, que l’association des travailleurs ne serait pas dĂ©placĂ©e [
]. En 1871, mĂȘme Ă  Paris, ce centre de l’artisanat d’art, la grande industrie avait tellement cessĂ© d’ĂȘtre une exception que le dĂ©cret de loin le plus important de la Commune instituait une organisation de la grande industrie et mĂȘme de la manufacture, qui devait non seulement reposer sur l’association des travailleurs dans chaque fabrique, mais aussi rĂ©unir toutes ces associations dans une grande fĂ©dĂ©ration ; bref, une organisation qui, comme Marx le dit trĂšs justement dans La Guerre civile, devait aboutir finalement au communisme, c’est-Ă -dire Ă  l’exact opposĂ© de la doctrine de Proudhon. Et c’est aussi pourquoi la Commune fut le tombeau de l’école proudhonienne du socialisme. Cette Ă©cole a aujourd’hui disparu des milieux ouvriers français ; c’est maintenant la thĂ©orie de Marx qui y rĂšgne sans conteste, chez les possibilistes9 pas moins que chez les marxistes ». Ce n’est que dans la bourgeoisie radicale » qu’on trouve encore des proudhoniens. Les choses n’allĂšrent pas mieux pour les blanquistes. ÉlevĂ©s Ă  l’école de la conspiration, liĂ©s par la stricte discipline qui lui est propre, ils partaient de cette idĂ©e qu’un nombre relativement petit d’hommes rĂ©solus et bien organisĂ©s Ă©tait capable, le moment venu, non seulement de s’emparer du pouvoir, mais aussi, en dĂ©ployant une grande Ă©nergie et de l’audace, de s’y maintenir assez longtemps pour rĂ©ussir Ă  entraĂźner la masse du peuple dans la rĂ©volution et Ă  la rassembler autour de la petite troupe directrice. Pour cela, il fallait avant toute autre chose la plus stricte centralisation dictatoriale de tout le pouvoir entre les mains du nouveau gouvernement rĂ©volutionnaire. Et que fit la Commune qui, en majoritĂ©, se composait prĂ©cisĂ©ment de blanquistes ? Dans toutes ses proclamations aux Français de la province, elle les conviait Ă  une libre fĂ©dĂ©ration de toutes les communes françaises avec Paris, Ă  une organisation nationale qui, pour la premiĂšre fois, devait ĂȘtre effectivement créée par la nation elle-mĂȘme. Quant Ă  la force rĂ©pressive du gouvernement naguĂšre centralisĂ© l’armĂ©e, la police politique, la bureaucratie, créée par NapolĂ©on en 1798, reprise depuis avec reconnaissance par chaque nouveau gouvernement et utilisĂ©e par lui contre ses adversaires, c’est justement cette force qui, selon les blanquistes, devait partout ĂȘtre renversĂ©e, comme elle l’avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© Ă  Paris. La Commune dut reconnaĂźtre d’emblĂ©e que la classe ouvriĂšre, une fois au pouvoir, ne pouvait continuer Ă  se servir de l’ancien appareil d’État ; pour ne pas perdre Ă  nouveau la domination qu’elle venait Ă  peine de conquĂ©rir, cette classe ouvriĂšre devait, d’une part, Ă©liminer le vieil appareil d’oppression jusqu’alors employĂ© contre elle-mĂȘme, mais, d’autre part, prendre des assurances contre ses propres mandataires et fonctionnaires en les proclamant, en tout temps et sans exception, rĂ©vocables. En quoi consistait, jusqu’ici, le caractĂšre essentiel de l’État ? La sociĂ©tĂ© avait créé, par simple division du travail Ă  l’origine, ses organes propres pour veiller Ă  ses intĂ©rĂȘts communs. Mais, avec le temps, ces organismes, dont le sommet Ă©tait le pouvoir de l’État, s’étaient transformĂ©s, en servant leurs propres intĂ©rĂȘts particuliers, de serviteurs de la sociĂ©tĂ©, en maĂźtres de celle-ci. On peut en voir des exemples, non seulement dans la monarchie hĂ©rĂ©ditaire, mais Ă©galement dans la rĂ©publique dĂ©mocratique. Nulle part les politiciens » ne forment dans la nation un clan plus isolĂ© et plus puissant qu’en AmĂ©rique du Nord, prĂ©cisĂ©ment. LĂ , chacun des deux grands partis qui se relaient au pouvoir, est lui-mĂȘme dirigĂ© par des gens qui font de la politique une affaire, spĂ©culent sur les siĂšges aux assemblĂ©es lĂ©gislatives de l’Union comme Ă  celles des États, ou qui vivent de l’agitation pour leur parti et sont rĂ©compensĂ©s de sa victoire par des places. On sait assez combien les AmĂ©ricains cherchent depuis trente ans Ă  secouer ce joug devenu insupportable, et comment, malgrĂ© tout, ils s’embourbent toujours plus profondĂ©ment dans ce marĂ©cage de la corruption. C’est prĂ©cisĂ©ment en AmĂ©rique que nous pouvons le mieux voir comment le pouvoir d’État devient indĂ©pendant vis-Ă -vis de la sociĂ©tĂ©, dont, Ă  l’origine, il ne devait ĂȘtre que le simple instrument. LĂ , n’existent ni dynastie, ni noblesse, ni armĂ©e permanente Ă  part la poignĂ©e de soldats commis Ă  la surveillance des Indiens, ni bureaucratie avec postes fixes et droit Ă  la retraite. Et pourtant nous avons lĂ  deux grandes bandes de politiciens spĂ©culateurs, qui se relaient pour prendre possession du pouvoir de l’État et l’exploitent avec les moyens les plus corrompus et pour les fins les plus Ă©hontĂ©es ; et la nation est impuissante en face de ces deux grands cartels de politiciens qui sont soi-disant Ă  son service, mais, en rĂ©alitĂ©, la dominent et la pillent. Pour Ă©viter cette transformation, inĂ©vitable dans tous les rĂ©gimes antĂ©rieurs, de l’État et des organes de l’État, Ă  l’origine serviteurs de la sociĂ©tĂ©, en maĂźtres de celle-ci, la Commune employa deux moyens infaillibles. PremiĂšrement, elle soumit toutes les places de l’administration, de la justice et de l’enseignement au choix des intĂ©ressĂ©s par Ă©lection au suffrage universel, et, bien entendu, Ă  la rĂ©vocation Ă  tout moment par ces mĂȘmes intĂ©ressĂ©s. Et, deuxiĂšmement, elle ne rĂ©tribua tous les services, des plus bas aux plus Ă©levĂ©s, que par le salaire que recevaient les autres ouvriers. Le plus haut traitement qu’elle payĂąt Ă©tait de 6 000 francs. Ainsi, on mettait le holĂ  Ă  la chasse aux places et Ă  l’arrivisme, sans parler de la dĂ©cision supplĂ©mentaire d’imposer des mandats impĂ©ratifs aux dĂ©lĂ©guĂ©s aux corps reprĂ©sentatifs. Cette destruction de la puissance de l’État tel qu’il Ă©tait jusqu’ici et son remplacement par un pouvoir nouveau, vraiment dĂ©mocratique, sont dĂ©peints en dĂ©tail dans la troisiĂšme partie de La Guerre civile. Mais il Ă©tait nĂ©cessaire de revenir ici briĂšvement sur quelques-uns de ses traits, parce que, en Allemagne prĂ©cisĂ©ment, la superstition de l’État est passĂ© de la philosophie dans la conscience commune de la bourgeoisie et mĂȘme dans celle de beaucoup d’ouvriers. Dans la conception des philosophes, l’État est la rĂ©alisation de l’IdĂ©e » ou le rĂšgne de Dieu sur terre traduit en langage philosophique, le domaine oĂč la vĂ©ritĂ© et la justice Ă©ternelles se rĂ©alisent ou doivent se rĂ©aliser. De lĂ , cette vĂ©nĂ©ration superstitieuse de l’État et de tout ce qui y touche, vĂ©nĂ©ration qui s’installe d’autant plus facilement qu’on est, depuis le berceau, habituĂ© Ă  s’imaginer que toutes les affaires et tous les intĂ©rĂȘts communs de la sociĂ©tĂ© entiĂšre ne sauraient ĂȘtre rĂ©glĂ©s que comme ils ont Ă©tĂ© rĂ©glĂ©s jusqu’ici, c’est-Ă -dire par l’État et ses autoritĂ©s dĂ»ment Ă©tablies. Et l’on croit dĂ©jĂ  avoir fait un pas d’une hardiesse prodigieuse, quand on s’est affranchi de la foi en la monarchie hĂ©rĂ©ditaire et qu’on jure par la rĂ©publique dĂ©mocratique. Mais, en rĂ©alitĂ©, l’État n’est rien d’autre qu’un appareil pour opprimer une classe par un autre, et cela, tout autant dans la rĂ©publique dĂ©mocratique que dans la monarchie ; le moins qu’on puisse en dire, c’est qu’il est un mal dont hĂ©rite le prolĂ©tariat vainqueur dans la lutte pour la domination de classe et dont, tout comme la Commune, il ne pourra s’empĂȘcher de rogner aussitĂŽt au maximum les cĂŽtĂ©s les plus nuisibles, jusqu’à ce qu’une gĂ©nĂ©ration grandie dans des conditions sociales nouvelles et libres soit en Ă©tat de se dĂ©faire de tout ce bric-Ă -brac de l’État. Le texte que nous publions ici est un large extrait du texte original de la traduction de la prĂ©face d’Engels rĂ©digĂ©e en 1891. Nous avons procĂ©dĂ© Ă  quelques coupures mineures Ă  l’intĂ©rieur de celui-ci et avons redĂ©coupĂ© certains paragraphes pour plus de confort de lecture. Les titres sont de la rĂ©daction. Notes MichĂšle Camus, Le 18 mars 2014 Vive la Commune ! Vive la Sociale ! », Les Amies et Amis de la Commune de Paris 1871, 6 mai 2014. Karl Marx, La Guerre civile en France, Paris, Éditions sociales. Voir Denis Cosnard, LĂ©gende noire’ contre lĂ©gende rouge’ la difficile commĂ©moration des 150 ans de la Commune de Paris », Le Monde, 19 fĂ©vrier 2021. Les Ă©lections du 26 mars 1871 », Les Amies et Amis de la Commune de Paris 1871, 6 mai 2014. Il s’agit de Louis-NapolĂ©on Bonaparte qui, Ă  la suite du coup d’État du 2 dĂ©cembre 1851, met fin Ă  la DeuxiĂšme RĂ©publique française, restaure l’Empire et devient Empereur des Français sous le nom de NapolĂ©on III. Auguste Blanqui 1805-1881 est un rĂ©volutionnaire français. Adepte d’une espĂšce de socialisme utopique et partisan d’un volontarisme rĂ©volutionnaire de type putschiste, il prĂ©conise que la prise du pouvoir doit ĂȘtre le fait d’hun petit groupe de militants dĂ©terminĂ©s. Dans les limites fixĂ©es ici par Engels, les blanquistes ont jouĂ© un rĂŽle dĂ©terminant pendant la Commune de Paris. Édouard Vaillant 1840-1915 est un dirigeant de la Commune de Paris, proche du blanquisme, en contact notamment avec Marx. Pierre-Joseph Proudhon 1809-1865 est un thĂ©oricien du socialisme libertaire dont les thĂšses furent rĂ©guliĂšrement contredites par Marx. Il influença de nombreux militants de la Commune. Possibilistes en rĂ©fĂ©rence au courant socialiste rĂ©formiste dont les partisans se regroupĂšrent dans les annĂ©es 1880 autour de Paul Brousse, opposĂ© au programme proposĂ© par Jules Guesde. EXPLIQUEZ-NOUS - La ville de Paris va cĂ©lĂ©brer jeudi le 150e anniversaire de la commune. Une commĂ©moration qui fait l’objet d’une parle d’un Ă©vĂ©nement sanglant de l’histoire de France qui fait encore dĂ©bat, un vrai dĂ©bat clivant entre la gauche et la droite. Au conseil de Paris, dĂ©but fĂ©vrier la discussion a durĂ© plus d’une heure. Il s’agissait de voter une subvention pour l’organisation des cĂ©rĂ©monies qui auront lieu jeudi. L’opposition de droite s’y est opposĂ© dĂ©fendant l’idĂ©e qu’on ne cĂ©lĂšbre pas une guerre que l’on peut qualifier la commune de guerre civile ?C’est dabord un mouvement d'insurrection mais qui s’est effectivement terminĂ© dans le sang, avec des milliers de morts et des scĂšnes de guerre dans dĂ©part de cette histoire, il y a la dĂ©faite militaire de la France face Ă  la Prusse en 1870. NapolĂ©on III abdique et laisse la place Ă  la TroisiĂšme rĂ©publique. Un gouvernement s’installe Ă  Bordeaux puis revient Ă  Versailles et nĂ©gocie une reddition avec le chancelier Prussien prĂ©voit toute une sĂ©rie de conditions humiliantes pour la France et notamment la livraison Ă  l'ennemi de 227 canons qui assurent la dĂ©fense de Paris. C’est inacceptable pour les Parisiens, parce ce sont eux qui ont payĂ© ces canons, Ă  travers une souscription. Pas question de les offrir aux que ces Prussiens imposent un blocus Ă  Paris depuis 4 mois. Les Parisiens meurent de faim. On a mangĂ© les chats, les chiens, les rats et mĂȘme les animaux des zoos. Notamment les deux Ă©lĂ©phants du jardin des peuple de Paris est Ă  genoux, mais il n’accepte pas la capitulation et la perte des canons. Il va se soulever, Ă  la fois contre les Prussiens et contre le gouvernement de va durer deux moisDu 18 mars au 28 mai. Les Parisiens ont pris le pouvoir avec l’aide de la garde nationale. Les Versaillais envoient des troupes, mais elles fraternisent avec les un mouvement populaire, utopique, anti-Ă©lite mais aussi violent. On pourrait presque oser la comparaison avec les gilets tout cela va mal se terminer. L'armĂ©e finit par intervenir. C'est une semaine sanglante. Environ communards sont tuĂ©s dans les combats. Et on compte un peu plus de morts du cĂŽtĂ© Versaillais. 147 fĂ©dĂ©rĂ©s sont fusillĂ©s au cimetiĂšre PĂšre Lachaise. Ceux-lĂ  sont encore cĂ©lĂ©brĂ©s tous les ans par le parti rĂ©volutionnaires passent en conseil de guerre. sont condamnĂ©s Ă  la dĂ©portation en Nouvelle-CalĂ©donie. Dont l’une des meneuses Louise ans aprĂšs, ces Ă©vĂ©nements restent fondateurs pour la gaucheLa commune de Paris a voulu rĂ©inventer le monde, et dans l'effervescence rĂ©volutionnaire on a inventĂ© des idĂ©es tout Ă  fait nouvelles. Pour la premiĂšre fois on parlait de l’égalitĂ© salariale entre les femmes et les hommes. L’idĂ©e de sĂ©paration de l'Ă©glise et de l'État est Ă©voquĂ©e plus de 30 ans avant la loi de 1905. On dĂ©fend l’union libre, la justice gratuite, la rĂ©quisition des logements vides pour les sans-abris. Des notions qui sont encore dans le dĂ©bat les Ă©lus parisiens de droite veulent que l’on rappelle aussi les crimes de la communeParce qu’il y en eu les communards ont incendiĂ©, l'hĂŽtel de ville, les Tuileries, le palais d’Orsay, le Palais royal et plusieurs synagogues parisiennes. Le 26 mai, juste avant la chute, ils ont exĂ©cutĂ© 51 prisonniers dont dix prĂȘtres et 39 gendarmes. Ils ont aussi pris en otage puis assassinĂ© des moines dominicains qui Ă©taient venus d'Arcueil pour ramasser les blessĂ©s. Les communards n’étaient pas des enfants de cƓur. On peut commĂ©morer l’anniversaire sans pour autant les cĂ©lĂ©brer.

150e anniversaire de la commune de paris